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Reload this Page Récit: Les pérégrinations de Magnas en Hyboria
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Old 22nd November 2009, 14:50     Paerindal is offline   #1
Paerindal
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UNE LOUVE QUI GROGNE

Ambiance

- *cataclop cataclop cataclop*

Le cheval hennit et s'immobilisa dans le nuage de poussière qu'avait engendré cette fin de course brutale. A deux longueurs se trouvait la taverne, apparemment déjà bien remplit si l'on jugeait par les éclats de voix qui s'en échappait. Magnas posa pieds à terre dans un soupir proche du grognement. Sa tignasse la grattait, sa tunique la grattait, ses spartiates qui lui serrait pieds et jambes la grattait, la vue de son canasson la grattait. Elle attacha les rênes à la clôture et s'affaira à désangler ses sacoches.

- *sniiirf*, fit un homme adossé à la bâtisse.

Magnas se retourna d'un bond et tenta de dévisager le bougre qui se tenait debout à l'ombre de la taverne. L'homme portait des habits sombres et un manteau à capuchon rabattu sur sa tête. Il chiquait tout en la toisant. Elle s'affaira de nouveau ignorant son spectateur. Elle releva son manteau pour le faire passer en un pan sur son épaule droite dévoilant à nu son épaule opposée pour y déposer ses sacoches. L'homme se redressa et fit un pas en avant. Magnas l'ignora et traîna ses spartiates jusqu'à l'entrée de la taverne mais l'homme la stoppa en lui attrapant un bras. Elle lui jeta un regard furieux et se dégagea d'un geste sec. Elle allait lui lancer un juron lorsque l'homme lui prit la parole.
- « Excusez-moi... je... »
- « J'n'ai pas une seule pistole à donner, lâche moi... », lanca-t'elle.
- « Ce n'est pas ça, je... »
- « Laisse tomber vagabond ! J'ai mes règles », lança t'elle de nouveau avec véhémence.

Magnas franchit le seuil de la taverne d'un pas décidé et se dirigea vers le comptoir.
- « Une chope d'hydromel et une louche de miel tavernier ! »
- « On n'a plus d'miel ici. Et on aime pas les étrangères », dit avec une grimace de dédain l'homme qui se trouvait derrière le comptoir. Des soûlards affalés au même comptoir ricanaient en détaillant Magnas de la tête au pieds.
- « Et pour l'hydromel c'est une couronne », dit-il lachant la chope sur le comptoir dans une gerbe de liquide ambré. « Mais si tu n'as pas assez d'argent pour payer on peut s'arranger si tu vois c'que j'veux dire ! » *bwahahahar*, rirent en coeur les soûlards.
Magnas serrait ses mâchoires en fouillant au fond d'une sacoche qui pendait de son épaule. Elle en sorti un écu frappé à l'effigie du roi Nimed et le lança sur le comptoir. L'écu roula et tomba au sol pour terminer sa chute dans la gamelle du chien qui dormait non loin. Le tavernier se rua sur la pièce d'or couverte de bouillie en poussant un juron et donnant au passage un coup de pied au chien qui s'enfuit en poussant un glapissement. Magnas avait déjà tourné les talons, sa chope à demi pleine en main, à la recherche d'un coin ou s'affaler. L'homme à la chique entra, il ne portait plus de capuchon sur la tête. Le tavernier lui jeta un bref regard avant de se replonger le nez dans le décryptage de l'écu qu'il venait de ramasser un instant plus tôt. L'homme alla s'adosser au comptoir et tourna son regard vers le fond de la salle où se tenait Magnas. Elle se tenait assise, affalée sur sa table la chope à deux mains en train de siroter lentement le liquide épais. *sluuurp, slusluuusluuuuuurp*. Les soûlards faisaient dos au comptoir à présent et la regardaient boire. De temps en temps un deux glissait un mot à l'oreille de son comparse qui alors ricanait grassement.

Elle se redressa et vida bien haut sa chope puis d'un revers de bras essuya grossièrement son visage barbouillé de mousse. Elle prit ses affaires qu'elle jeta sur son épaule et se dirigea vers la sortie. Alors qu'elle passait devant le comptoir un des soûlards tandis sa jambe.
- « Aaaaaaaah ! » , cria t'elle. *splatch*.

Magnas tomba comme une pierre et atterrit la face dans la bouillie du clébard. Les sacoches tombèrent avec fracas dans une myriade de tintements. Des dizaines d'écus s'y déversaient et roulaient dans la taverne. Elle se relevait péniblement, le visage barbouillé de gruau.
- « C'est comme ça qu'on les baise les chiennes. Les bourses pleines et à quatre pattes ! » , éructa le soûlard de tête en agitant un pugio.
- « Assise ! Tu vas me pomper comme tu as pompé ta bière ! » , lança le soulard juste derrière en agitant un glaive de la légion, visiblement rouillé.
Le troisième soûlard ricanait toujours aussi grassement. *bwaha-hahar-pteuh*.
Elle se releva et fit face. La mâchoire crispée, le souffle rauque, la main tremblante.
- « Ô mais c'est qu'elle va pleurnicher la batarde. A quatre pattes chienne ! »
Magnas baissa la tête, passa une main dans ses cheveux et attrapa le col de son manteau. L'étoffe vola par dessus sa tête et atterrit sur le soûlard de tête.
- « Yaaaaaaaaaaaah ! »

En un cri, en un souffle retenu depuis trop longtemps, elle tira un glaive némédien de son dos et un autre de sa ceinture, abattit le premier sur le soûlard empêtré dans son manteau et en un pas latéral suivit d'un demi tour trancha dans le vif le deuxième soûlard. Une tête roula sèchement sur le comptoir et tomba en un son creux. Le soûlard au glaive s'écroula, l'autre sous le manteau gargouillait un glouglou. Le troisième soûlard paniqué, s'enfuit par les latrines non sans vacarme. D'autres clients sortaient eux aussi en pressant l'allure.
Magnas retira son glaive planté dans son manteau et l'essuya avec ce qu'il restait d'étoffe propre. Elle le rangaina dans le fourreau dans son dos et glissa celui qu'elle tenait toujours en main le long de sa hanche droite. Puis s'accroupit et s'attela à ramasser les écus déversés de ses sacoches béantes.

L'homme à la chique se pencha à l'oreille du tavernier devenu blême. Qui s'affaira aussitôt. Puis il s'accroupit face à l'amazone en lui lâchant un sourire complice et l'aida à ramasser son or.
- « Allez vous asseoir. Je vous paie à manger et à boire », lui dit-il.
L'homme à la chique revint avec une chope bavante et une large tranche de pain couverte de miel qui en faisait autant. Magnas se jeta sur le pain mais s'arrêta net avant de l'engloutir.
- « Merci, l'inconnu. »
Puis entreprit de rendre honneur à son pain et à sa bière. *Brrrô-brrr-brôôô-hic*.
- « Maintenant dites moi qui êtes-vous et d'où venez-vous », lui dit l'homme.
- « Je suppose que ça vaut bien une bière et à manger », dit-elle d'un ton hésitant.
- « Je souhaites surtout vous éviter des ennuis. Ce genre d'ennuis... », dit l'homme en faisant un signe de tête en direction des deux corps qui gisaient dans une mare de sang.
- « Et bien... Par où commencer ? Les miens m'appellent... m'appelaient Magnas. Les autres... les autres m'appellent pas, je leur coupe la langue avant ! »

L'homme lui lança un sourire provocateur.
-« Du calme Magnas. Dites moi juste d'où vous venez et ce qui vous a amené ici. »
- *brrrôôô*, « Je viens des terres sauvages. »
- « Mais encore... », dit l'homme.
- « Je viens des steppes à l'Est. Du peuple nomade des Loups gris », dit-elle fièrement. « Mais mon peuple n'est plus. Malade, mourrant, massacré et mit en esclavage par les légions némédiennes ».
- « Les légions némédiennes ont envahit les marches de l'Est ? », l'interrogea l'homme.

Magnas fit un signe affirmatif de la tête.
- « Ce qui expliquerait le soulèvement du quartier des nobles », dit pensivement l'homme.
- « Au début c'était les bêtes qui tombaient malades. Comme c'est parfois le cas en hiver on s'en ait pas préoccupés plus que d'habitude à part séparer les bêtes malades du troupeau. Mais ce furent bientôt les enfants et les anciens qui tombèrent eux aussi malades. Et bientôt une bonne partie du camp. Alors nous avons fait venir le druide. Au début il n'a rien trouvé. Ni dans la nourriture, ni dans l'herbe, ni dans l'eau. Et puis il est parti sans avoir réussi à soigner quiconque. Une semaine après il est revenu et nous comptions déjà des bêtes et des anciens morts. Il est revenu avec une espèce de crâne cornu planté au bout d'un pieu gravé de runes qu'il agitait partout. Il disait que c'était pour faire fuir le démon. Un matin il est descendu des montagnes et nous a dit que nous devions quitter la région au plus vite. Que les sources étaient empoisonnées et ne chantaient plus, ce qui pousse non plus ne chantait plus, que l'ombre de Lakéron planait sur la région. Que nous mourrions si nous partions pas. Alors le conseil des anciens s'est réunit et à décidé de lever le camp, même en plein hiver avec des malades et peu de vivres. C'est à partir de ce moment que les massacres ont commencé. »
- « Lakéron ? », l'interrogea l'homme.

Magnas secoua la tête. « Non, ces bâtards de némédiens. Au début ils sont restés distants mais un jours ils sont venus nombreux à cheval, en armure et en armes avec leur oriflammes et ont attaqué notre convoi. Nous les avons repoussé mais nous avons eut beaucoup de morts. Trop parmi ceux et celles encore valides. Deux jours plus tard ils sont revenus mais ne nous ont pas attaqué de suite. Ils se sont contentés de disperser le convoi. Et alors ils sont arrivés. Avec leur troupes terrestres lourdement armées, leurs phalanx comme ils appellent. Et ils nous ont massacré et brûlé. ils avaient aussi des pyrolistes ».
- « Des pyrolistes ? », dit l'homme en fronçant les sourcils.
- « Des guerriers en armure et en longues tuniques qui crachent le feu. Ils ont fait tomber le feu du ciel sur nos têtes. Puis ont brûlés les malades et les blessés survivants. Mais ont capturé et enchainé les femmes. Non sans mal », ricana Magnas.
- « Non sans mal ? », lui demanda l'homme.
- « Chez les Loups gris les femmes se battent tout autant que les hommes. Nous passons tous l'épreuve du Mazzeru-Selkup pour devenir de grandes chasseuses. Et nous défendons nos terres sans distinction de sexe ».
- « Qu'est-ce que le Mazérousé-machin-quoi ? », dit l'homme.
Magnas tripotait sa chope. Tantôt la faisant tourner sur elle-même, tantôt la retournant en tentant d'y faire s'écouler une dernière goutte.
- « J'ai soif », dit-elle.

L'homme à la chique fit un signe au tavernier qui amena une nouvelle chope. Il repartit vers son comptoir, s'arrêta devant la flaque de sang en chancelant puis pressa le pas vers les latrines. *beurp-beuaaaaaah*.

- « Alors ce mazé-truc ? », demanda de nouveau l'homme.
- « Mazzeru-Selkup. C'est le rituel qui fait des membres de ma tribu les plus féroces combattants des Marches ! Au printemps, à notre puberté nous devons boire la sapta et nous sommes envoyés dans les steppes sauvages. Nus, sans armes et sans vivres. Nous devons suivre les meutes de loups et avant le prochain solstice nous devons ramener la peau d'une louve et au moins un louveteau de sa portée. Ceux qui reviennent avant le solstice ne sont pas dignes de faire partie des chasseurs. Ceux qui reviennent les mains vides tout autant. Le destin les désigne pour remplir les taches au camp ».
- « Et ceux qui ne reviennent pas ? », lança l'homme avec une grimace.
- « Ceux-là ne méritent pas de faire parti du Clan. Toujours est-il qu'en essayant de capturer les femmes du Clan quelques-uns de ces bâtards ont perdu la vie. Ce qui nous a permit à moi et quelques autres de nous enfuir. Nous sommes revenus sur le champs de bataille le lendemain pour donner le rituel du repos à nos morts. En quittant la dernière demeure de notre peuple nous avons remarqué un camp némédien sur les hauteurs d'un plateau. Nous avons décidé d'attendre la nuit pour saigner ces porcs. Et nous les avons saigné comme des gorets, lentement, en leur faisant écouter leur propre gargouillis de bâtards. Mais l'alerte a été donné dans le camp et nous avons dû fuir avec leurs armes et leur monture au plus vite. Nous avons été dispersé mais depuis je n'en ai rencontré aucun ».
- « Mais qu'est-ce qui vous à fait venir ici, en Tarantia ? », demanda avec empressement l'homme.
- « A Tesso ils m'ont dit que le Roi a besoin de renforts pour bouter les némédiens hors de la ville. J'espère y trouver vengeance et peut être quelques survivants de mon peuple. Et qui sait, si je me distingue au combat le Roi me recevra et m'écoutera. C'est un barbare dit-on, il écoutera quelqu'un comme lui. Il m'écoutera et nous rendra justice ! »

A l'extérieur de la taverne un brouhaha se faisait entendre. Suivit de nombreux cliquetis.

- « Je crois que votre plan pour rencontrer le Roi ne tombe prématurément à l'eau. Baissez-vous et ne bougez plus », lui dit l'homme en lui jetant son manteau sur la tête.
La porte de la taverne s'ouvrit avec fracas. Des gardes en lorica firent irruption le gladius dans une main, le scutum dans l'autre. Ils se mirent en ligne d'un pas cadencé en bloquant l'entrée. Au milieu du rang s'avança un légionnaire plus âgé et à la tenue plus chargée, portant sur la tête un cassis à panache pourpre qui tranchait telle une flamme avec sa tenue azur, son lorica et son balteus ors.
- « Au nom du Roi Conan, que l'auteur de ce bain de sang se rende sur le champ ou bien il sera cloué vif à l'entrée de la cité ! », éructa le centurion en désignant les macchabées noyés dans leur sang.
Un silence pesant planait dans la taverne. Les clients restant se taisaient et baissaient la tête. Le tavernier lui était de plus en plus nerveux et ne tarda pas à craquer.
- « C'est elle ! La pute némédienne ! Là, elle se cache ! », cria le tavernier en montrant l'homme à la chique et son étrange paquetage recouvert d'un manteau.
- « Au nom du Roi, vous êtes en... », le centurion n'eut pas le temps de finir sa formule que la table lui fut renversée dans les jambes.

L'homme à la chique poussa Magnas dans les latrines, défonça une vieille planche qui servait de cloison de fortune et s'extirpa de la taverne. Imité par Magnas.
- « Suivez-moi, je connais une planque ». Ils s'enfuirent dans quelques ruelles avant de déboucher sur le quartier du port.
- « Ici, aidez-moi », dit l'homme en soulevant péniblement une dalle au milieu de la rue pavée. Ils s'engouffrèrent dans un boyau humide et sombre sous la rue.
- « Qu'est-ce que c'est », demanda Magnas peu rassurée. »Et quelle est cette odeur épouvantable ? Ca pue la mort ici ! ».
- « Ce sont les canaux de la ville », dit l'homme. « Ici nous seront en sécurité, du moins pour un temps. Venez, il y a de la lumière là-bas ».

Au bout du boyau se trouvait une salle en pierres de taille, de pauvres gens de la cité étaient regroupés autour d'un feu. L'homme à la chique fit un geste amical et s'assit près du feu, suivit par Magnas.
- « Que font ces gens ici ? », demanda Magnas.
- « Ce sont les mendiants de la ville. Voleurs, malfrats, contrebandiers et réfugiés vivent aussi ici et fuient la répression de la légion. Au fait je ne vous ait pas demandé, qu'avez vous donc à votre épaule gauche ? C'est l'emblême de votre Clan ? », lui demanda l'homme en caressant son épaule.
- « Euh... Ca ? C'est... oui, enfin non. C'est une marque que je porte depuis ma naissance. Mon père portait la même mais pas les autres membres du Clan. C'est une marque de famille. Il m'a transmit un médaillon à la même effigie avant sa mort ».

Magnas tira une chaîne qui s'engouffrait entre ses seins et leva à la lueur du feu un médaillon bleuté représentant un loup rugissant. L'homme à la chique passa une main dans son encolure et en sortit un médaillon en tout point similaire...
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Old 22nd November 2009, 15:10     Paerindal is offline   #2
Paerindal
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Default Un dragon qui rôte

UN DRAGON QUI RÔTE

Ambiance

Ils chevauchaient plein Nord sur la Via Aquila. L’aurore pointait à peine et ils ne distinguaient pas encore le chemin à parcourir.
- « Pourquoi partons-nous si tôt ? », demandait Magnas.
- « Parce que la moitié de la garde royale vous recherche. Avez-vous oublié votre petite démonstration de force hier à la taverne ? », lui répondait l’Homme-à-la-chique.
Magnas coupa court à la réponse teintée de reproches. « Mais pourquoi si loin au Nord ? Nous pourrions rester à hors de l’enceinte de la ville, le temps que toute cette histoire se tasse ? »
L’Homme pouffa. « J’ai des amis là-bas. Il seront intéressé de vous rencontrer », surenchérit-il.
Les deux cavaliers cheminaient lentement sur la route de campagne. Le chant d’un coq résonna au loin. Les gazouillis se levèrent en même temps que le soleil. Au loin le Shirki scintillait à travers la brume matinale.

Les pieds gelés, le dos trempé, les montures frissonnantes. Le voyage de nuit pour rallier le village le plus proche avait été éprouvant. Une bruine hivernale était tombée peu avant l’aurore mais avait cessée dès l’apparition des premiers rayons de soleil. La vallée s’étendait en contrebas de pics enneigés. Un océan de brume voilait la végétation et rien à ce moment n’augurait que le sentier ne se terminait pas à pic.
Magnas dirigea sa monture en direction d’une souche sur le bas-côté du chemin. Un message de bienvenu y était sculpté et peint ainsi que des runes et des animaux féroces.
- « Ouilcom-en village de connards », lu t’elle à haute voix.
L’Homme-à-la-chique, qui n’avait plus de chique depuis le lendemain du départ pouffa.
- « Bienvenus au Village de Conarch », dit-il en tendant son bras en direction de l’océan de brume.
- « Que signifient tous ces visages affreux d’hommes et de bêtes ? », demanda t’elle.
- « Oh ça ? Quelque chose comme ‘mort aux vanirs’ je suppose », répondit l’Homme.

Le soleil pointa au-dessus des Monts Eiglophiens orientaux. La brume commença à se dissiper. Les premières têtes d’arbres firent leur apparition. Un chemin serpentait dans la vallée, se terminant par une longue rangée de palissades. Le village de Conarch se tenait là de chaque côté du cours d’une rivière qui s’écoulait en multiples chutes depuis les pics. Au loin une corne de brume résonna dans une cascade d’échos. Et la vallée commença à s’animer.

Le village était fortifié en de multiples rangées de troncs, qui pour la plupart étaient peints ou décorés d’un motif. Les cavaliers mirent pieds à terre devant l’entrée du village. Un énorme gaillard leur barrait le chemin. Sa demie cotte couvrait mal son torse. Sa pique semblait un cure-dent entre ses mains. Son visage, monolithique, arborait des peintures de guerre.
- « Que vous voulions, estrangins ? », marmonna t’il.
- « Nous venons de loin, rendre visite à des amis et cherchons l’hospitalité du Clan Conarch », répondit l’Homme-sans-sa-chique.
- « N’vous savions point que le Clan est en guerre ? », tonna le cimmérien. « Y’a rien par ici pour les estrangins. Qu’au-delà d’cette vallée, maudits vanirs et mort ».
Le cimmérien se retira et retourna à sa vigie. Ils entrèrent dans le village.

Ferronniers, vendeurs à l’étal, coupeurs de bois, tanneurs, tous s’affairaient avec lenteur et une impassibilité singulière à leur tâche. Des visages fermés, chez les hommes comme chez les femmes. Les traits durs, monolithiques ou taillés à la serpe chez les plus maigres, à l’image du paysage environnant.
Magnas reçu un cailloux en plein visage et faillit vaciller. « Qui est le connard qui… » Elle se ravisa à pousser un juron. Un rire d’enfant éclata au milieu de ce morne spectacle. Un gamin à la tignasse de braise déguerpit en poussant d’autres rires plus provocateurs encore. « moooort de rireuh, gnéhéhéhé ! » Magnas se mordait la lèvre en se massant la joue. Son visage blêmit par le zéphyr hivernal était passé à l’écarlate.

Ils arrivèrent devant une large bâtisse au toit arrondi. Peut-être la plus grande du village. Une enseigne représentant un dragon crachant des flammes pendait à la poutre maîtresse. ‘Le Dragon qui rote’ y était inscrit. Ils passèrent la porte pour se retrouver dans une vaste salle. Au centre un âtre encore fumant au-dessus duquel pendaient marmite et gibier. Sur de longues tables s’étalaient les restes d’une veillée bien arrosée. L’auberge exhalait odeurs d’alcools et fumets. L’Homme-sans-sa-chique s’entretint avec un homme hirsute. Visiblement le tenancier du lieu. Magnas, elle, s’installa à une courte table au fond de l’auberge et se versa à boire. Il lui semblait entendre de la musique. A chaque gorgée le son de la musette lui semblait plus fort. Elle entendait aussi un chant l’accompagner. Le sommeil la gagna, elle s’affaissa sur la table.

Le froid. Il faisait froid. Un vent violent balayait un sol nimbé de brume. Le ciel, sombre et sans lune ni étoiles. Et pourtant elle pouvait voir aussi loin que portait sa vision. La végétation, desséchée par le gel, les arbres, rabougris et morts. Des montagnes, à perte de vue, les montagnes de Cimmérie plus hautes qu’elles ne fussent jamais. Et une ombre, une ombre immense, dressée au milieu de la plaine. Elle se dirigeait vers cette ombre, pas à pas mais inexorablement, mut par une attraction inconnue. Une aiguille de pierre, bleue, immense, étendait son ombre sur la plaine. Elle s’en approcha, tendit sa main, se rapprocha jusqu’à la poser sur la pierre. Le ciel gronda. De plus en plus fort. Chaque grondement faisait vibrer la pierre. Un éclair déchira la pénombre.

- « Nous hurlerons et rugirons,
- Comme d’vrais combattants.
- A plein poumon nous braillerons
- Et reviendrons d’nos batailles,
- Ivres d’gloire et d’ripailles ! »

Les chants cimmériens résonnaient dans l’auberge. Les rires et les éclats de voix aussi. Un feu flambait dans l’âtre et des odeurs de cuisson emplissaient la salle. La boisson coulait à flot, de tonnelets en pichets, de pichets en godets.
Les paupières lourdes Magnas se dirigea vers le tenancier qui s’activait au fourneau.
- « Aaaïe ! », cria t’elle en se passant la main sur son derrière. Elle y retira une aiguille acérée. Elle scruta autour d’elle mais ne vit que braillards ingurgitant nourritures et alcools.
- « Gnéhéhé hihihi, dans l’cul ! », ricana le gamin à la tignasse rousse. Il tenait une sarbacane et se balançait en hauteur, à califourchon sur le lustre pendu à la poutre maîtresse.
Magnas leva la main et la mit devant sa gorge dans un mouvement de va-et-vient, faisant signe au garçon que son heure viendra.
La salle se remplissait peu à peu et l’alcool aidant les chants guerriers firent place aux chants paillards. La blonde qui s’occupait du service trottinait en pressant le pas, harcelée par des mains tantôt pinçant son derrière tantôt essayant de lui caresser les cuisses.

- « Rudes guerriers, vaillant conquérants,
- Fi d’la gloire qui vous éclope,
- Vot’maitresse est une salope
- Qui vous pince en vous caressant.
- Empoignez-moi la ronde,
- Et la lance et l’écu !
- D’peur d’être cocu
- Moi j’empoigne l’cul d’ma blonde !
- D’peur d’être cocu moi j’empoigne le cul !
- De ma blonde, de ma blonde ! », élevèrent en cœur les cimmériens.

Le tenancier tendit un pichet de vin à Magnas qui le téta aussitôt. *Gloup gloup slurp*
- « Hé, à qui appartient l’animal pendu au perchoir ? » *Rôôôt*, lança t’elle au tenancier en désignant le gamin accroché au lustre.
- « Ca c’est Péka. Il est un peu dérangé mais pas bien méchant. C’est l’rejeton d’la sorcière » , répondit le tenancier.
- « La sorcière ? Vous voulez dire chamane ? » *hic*, rétorqua t’elle.
- « Non, la sorcière qui vit en dehors du village. L’Clan n’en veut pas. On raconte que l’petit serait l’fruit d’son union avec un vanir et qu’ils aurait quelques pouvoir d’sorcellerie » , ajouta le tenancier.
- « Et les conna…, le Clan tolère un bâtard vanir au village ? » *hips*, rétorqua t’elle encore.
- « C’est un p’tit peu not’idiot du village vous comprenez ? Et pis c’est aussi une mise en garde à nos femmes. C’qui les attend si elles fricotent avec un vanir.» *pteuh*, « Alors on l’laisse traîner dans l’village » , lui répondit le tenancier.
- « J’vois ça » , *hic* lui lança t’elle, déjà empourprée par les gorgées de vin un peu trop franches.

La porte d’entrée de l’auberge s’ouvrit avec un chuintement prolongé. Magnas semblait seule à l’avoir remarqué. L’Homme-sans-sa-chique émergea. Il scruta la salle avant d’arrêter son regard sur Magnas. Il lui fit signe de la rejoindre de la tête. Ils sortirent de l’auberge. La nuit tombante, un manteau de brume descendait lentement des montagnes. Le crépuscule donnait un aspect surnaturel à cette chape qui s’étendait dans la vallée.
- « Nous partirons bientôt. Nous ne pourrons pas traverser la vallée de jour. Des éclaireurs vanirs guettent les mouvements et tuent ceux qui essaient de traverser. Notre seule chance est d’atteindre la forêt avant le lever du jour. Mangez un peu et préparez vos affaires », lui ordonna t’il.
- « A vos ordres… », *hic* « … chef ! » , reprit t’elle en roulant des yeux et en tordant sa bouche. Elle repartit en marmonnant et en roulant des fesses.

L’atmosphère devenait étouffante. Les odeurs d’alcools, de nourritures, de braise et d’hommes régnaient. Magnas découpa un morceau du jarret qui pendait au-dessus de l’âtre. Elle prit une cruche de vin et s’installa où il restait encore de la place, entre deux cimmériens déjà bien avinés. Un autre cimmérien face à elle la regardait manger et boire avec des yeux ronds. Cheveux longs et ondulés, barbe blonde mal taillée et imbibée d’alcool.
- « J’parie que t’es même pas capable d’finir ton pichet. Alors plutôt que d’jouer à la dure tu ferais mieux d’le laisser aux hommes, l’estrangère » , lança t’il à la face de Magnas en la regardant fixement.
- « Va donc t’en chercher un si t’es un homme alors » , retorqua t’elle avec défi.
Le cimmérien se leva sans la quitter des yeux. Il revint avec un pichet et le posa avec fracas. Il continua à la fixer. « Et maintenant voyons si tu sais boire comme un homme, l’estrangère », dit-il en réponse au défi.
Magnas commençait à perdre patience. L’atmosphère était moite et pesante. L’odeur de braises lui picotait les narines et la peau. L’assemblée lui semblait assourdissante et elle peinait à mettre ses idées en place. Elle posa ses doigts sur sa cruche…
- « Cul-sec ! », lui lança Le Cimmérien en entrechoquant son pichet au sien puis le porta à sa bouche.
Magnas resserra ses doigts et porta le sien à ses lèvres. Le Cimmérien la fixait intensément tout en avalant l’alcool, gorgée par gorgée. Enfin il décolla le pichet de sa barbe ruisselante.
- « Comme un homme ! », lui dit-il avec insistance, ses yeux pénétrant toujours intensément son regard.
Magnas avala le vin, une gorgée, puis deux puis trois. Le Cimmérien continua d’ingurgiter le sien sans la quitter du regard. Finalement il leva son pichet et le mit tête-bêche. Une goutte de vin perla et s’écrasa sur la table.
- « J’ai gagné ! », s’écria t-il. « Et toi tu as perdu, tu n’es même pas digne d’une cimmérienne ! Mais je te laisse une autre chance ». Il se leva et revint avec deux pichets de vin. « Tu connais la règle du jeu ? », dit-il.
Magnas sentait sa gorge brûler. Sa tignasse la démangeait, ses vêtements collaient. Elle n’avait plus le répondant pour une joute verbale. Elle prit la cruche et commença à boire. *Slurp, sluuurp* Le Cimmérien fit de même en lui soutenant le regard.

Soudain elle sentit quelque chose buter contre ses pieds. Une botte se colla à l’intérieur de son pied gauche. Une autre s’immisça bientôt à l’intérieur du pied droit. Magnas eut le sentiment qu’un danger imminent la guettait. Mais elle continua de soutenir le regard du Cimmérien en vidant sa cruche gorgée par gorgée.
Elle sentit alors un frôlement furtif sur son mollet gauche. Elle tourna la tête mais le cimmérien à sa gauche était en pleine discussion avec un autre membre du Clan. Le Cimmérien face à elle continuait de la fixer dans les yeux en buvant au goulot de son pichet. Un second frôlement, identique au premier mais plus soutenu parcoura son mollet droit. Elle se tourna immédiatement vers la droite cette fois. Mais ce fut pour contempler le même tableau. Un autre cimmérien braillant avec son homologue de droite. Une bouffée de chaleur traversa Magnas. Elle sentit un nouvel effleurement, sur la peau de sa cuisse. Elle tenta alors de croiser ses cuisses mais la pression sur ses pieds se fit beaucoup plus forte. Bientôt elle eut du mal à résister à la force qui s’exerçait et inexorablement ses pieds cédèrent du terrain. Ses jambes s’ouvrirent peu à peu. Une main saisit avec fermeté les chairs de sa cuisse. Puis une deuxième sur l’autre jambe. Magnas n’osa plus bouger, son cœur battait la chamade, ses yeux s’agitèrent fiévreusement, cherchant vainement un échappatoire. Les mains devinrent plus audacieuses, se glissant sous sa tunique. L’une à l’intérieur de sa cuisse, l’autre explorant la naissance de ses fesses. Elles allèrent et vinrent, s’arrêtant parfois pour apprécier la fermeté de la chair, se faisant d’autres fois plus légères.
Dans un ultime élan Magnas tenta de se lever pour fuir cette situation scabreuse. Mais ses pieds solidement ancrés aux bottes inconnues ne lui permirent pas de garder longtemps l’équilibre. Et c’est à la renverse et brutalement qu’elle dut se rasseoir.
- « Alors, on ne tient plus debout ? Tu ne tiens pas l’alcool non plus, l’estrangère », lui asséna Le Cimmérien en la fixant toujours droit dans les yeux.
Dans l’indifférence générale Magnas ne pu réprimer un petit cri lorsqu’une main ferme vint lui saisir la fesse droite. Et voilà qu’elle se faisait consciencieusement pétrir. L’autre main s’aventurait toujours plus loin, caressant le muscle tendu et luisant de sueur jusqu’à effleurer l’entrejambe.
Depuis quelques instants Magnas avait quitté l’auberge. Son esprit s’était perdu dans son corps à moins qu’il ne se soit noyé au fond de sa cruche.
- « J’ai encore gagné, l’estrangère ! ». Soudain son esprit lui revint. Le Cimmérien la fixait toujours, cette fois-ci avec un rictus à mi-chemin entre la mine triomphante et le sourire pervers.
- « Pour toi ce sera un gage. C’soir tu feras c’que j’demande comme toute femme indigne de partager la table aux côtés des hommes », dit-il.
- « Et si je refuse ? », bredouilla t’elle.
Le Cimmérien répondit par un mouvement de tête désignant les cimmériens assis à la droite et à la gauche de Magnas. La pression sur sa fesse se fit plus forte jusqu’à la pincer douloureusement. Tandis qu’un doigt lui titiller l’entrejambe. Son regard se perdit dans le vague et elle poussa un soupir pour toute réponse.
- « Bien, pour commencer tu vas amuser un peu c’t’assemblée en lui montrant tes jambes et tes talents de danseuse. Debout sur la table j’te dit ! », asséna Le Cimmérien.
Les mains sur sa fesse et sous sa tunique se retirèrent lentement en griffant la chair. La pression sur ses pieds disparue et elle put à nouveau bouger ses jambes.

Elle s’assit sur la table et retira ses bottes, puis se mit debout. Elle essaya de retrouver ses sens. D’abord l’équilibre, elle étendait ses bras, faisant se bomber sa poitrine.
Le Cimmérien qui lui faisait face commença à frapper en cadence dans la paume de ses mains. Tous les regards convergèrent vers Magnas, debout sur sa table. Elle se sentit acculée et ridicule. Elle était désormais plus rouge qu’un fruit mûr, cramoisie. Sa tunique était remontée jusqu’au ras des fesses, dévoilant ses jambes luisantes et musclées. De longues traînées rouges laissées par les doigts de ses voisins tranchaient sur sa peau glabre. Les cimmériens commencèrent à frapper dans les mains en cadence. D’autres frappaient les tables avec le manche de leur poignard. Le rythme était donné. La vue un peu trouble Magnas posa un pied devant l’autre en évitant de faire remonter sa tunique par de longues enjambées. Un pied buta dans un godet qui déversa une mare de vin rouge. La table était un champ d’obstacle.
Le rythme s’accéléra, accompagné des encouragements. La tension montait, Magnas inspira puis fixa l’autre bout de la salle en faisant abstraction des regards qui la déshabillaient. Elle essaya de se souvenir des mouvements des danses barbares de son clan. Puis elle esquissa quelques pas et prit peu à peu le rythme. Un déhanchement, quelques pas de côté et les bras en l’air, la danse du loup débutait.
Les chants cimmériens s’élevaient, accompagnés du rythme entêtant des encouragements. A chaque pas de danse un cimmérien tentait de lui caresser les chairs. Bientôt ce fut une marée de mains qui vint la frôler. Plus elles se rapprochaient et plus les contacts furent fréquents. Jusqu’à ce qu’elle fut encerclée de mains. Les caresses s’intensifièrent. De ses pieds qui pataugeaient dans le vin, remontant ses mollets puis ses cuisses en les enduisant d’alcool rougi. La pression se fit plus forte, les mains devinrent étau. Pinçant et malaxant les chairs. Magnas fut prise au piège, ses chevilles saisit. Des bouches parcouraient ses jambes remontant toujours plus haut.

Un courant frais parcouru la salle. Les feux vacillèrent.
L’assemblée tourna son regard vers l’entrée. L’Homme-sans-sa-chique poussa un peu plus la porte qui émit un grincement sinistre.
- « Les chevaux sont prêts, il faut partir Magnas », dit-il.
- « A voz… », *hic* « … zôdres, chef ! », répondit t’elle, une moue d’ironie lui barrant le visage.
- « Hé là ! C’te femme n’ira nulle part ce soir. Elle est à moi, j’l’ai gagné. Si tu la veux, viens donc la prendre ! », lança Le Cimmérien. Il commença à détacher son pourpoint, bien décidé à défendre son lot.

L’air frais lui fit l’effet d’une douche froide. L’esprit se fit plus vif et la volonté lui revint. Le cercle de cimmériens qui l’entourait s’était rompu avec l’arrivée de son compagnon. Magnas bondit et se retourna. Le Cimmérien reçu un coup de genou dans le visage. Du sang gicla et il tomba à la renverse sous le choc. Elle bondit à nouveau et se rua à l’extérieur. Les chevaux attendaient à l’entrée, sellés, harnachés, chargés et prêts à partir. Les jurons et la rage fusèrent de l’auberge. Des choses sur les vanirs, les chiens et des têtes au bout d’une pique.

Les cavaliers piquèrent des deux dans la nuit.

Le manteau de brume était tombé, les étoiles perçaient le champ céleste. Au loin, Ben Morgh scintillait dans la nuit.

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Old 22nd November 2009, 15:24     Paerindal is offline   #3
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UN VANIR QUI ABOIE

Ambiance

Les cavaliers fendirent la nuit à travers une brume rampante. Celui de tête tirait le second par la bride de sa monture. Il tournait fréquemment la tête en direction de son comparse qui lui semblait avoir disparu.
- « Beuargh, beuuuh », éructait Magnas, la tête en bas, le séant en haut.
Chaque coup de reins du coursier amplifiait ses borborygmes.
- « Beu-eu-aaa-argh. »

La lune pleine illuminait le chemin sinueux menant à la forêt. La plainte lointaine d'un hurlement rompit la nuit puis se tut. Magnas essuyait ce qui maculait sa bouche mais restait avachit, renâclante à qui mieux-mieux avec sa monture.
Les cavaliers s'enfoncèrent dans les bois. L'obscurité s'épaissit mais la lune et les étoiles perçaient encore sous la frondaison des arbres. Les rumeurs disaient vrai. Nulle part ailleurs sinon au Vanaheim les étoiles étaient si brillantes. La progression se fit plus lente à mesure qu'ils s'enfonçaient dans la forêt. Une nouvelle plainte déchira le silence nocturne. Cette fois-ci plus proche. Une autre plus lointaine répondit. Bientôt un concert de hurlements plaintifs s'éleva.
L'Homme-sans-sa-chique pressa l'allure de sa monture suivi de celle de Magnas. Le pas céda à un trot nerveux. Les oreilles se dressèrent, les naseaux se dilatèrent. La progression devint hésitante. Les ombres semblaient se mouvoir, la végétation semblait bruire au-delà du simple passage des cavaliers. L'Homme-sans-sa-chique donna un nouveau un nouveau coup d'éperons à sa monture. La végétation lui gifla le visage. Magnas émit un grognement dans son sommeil. Un hurlement retentit aux alentours. Puis des grognements traversèrent l'obscurité.

La nuit s'agita. Un hurlement, rauque, bestial, fit face aux cavaliers. L'Homme-sans-sa-chique manoeuvra une retraite, sa monture au bord de l'affolement. Des loups surgirent de tous côtés. Les grognements n'étaient plus plaintifs mais menaçants. Aux yeux embrasés répondaient des crocs d'une pâleur surnaturelle. La monture de tête se cabra. L'espace d'un instant les créatures perdirent leur témérité et une brèche se fit. L'Homme-sans-sa-chique piqua des deux et sa monture se rua dans l'obscurité.
Celle de queue n'eut pas cette opportunité. Le lien était rompu et les loups ne tardèrent à s'agglutiner autour. Mordant sauvagement pattes et jarrets, déchirants muscles et tendons dans un concert de grognements. La pauvre bête s'écroula, vaincue, tandis que Magnas roula comme une outre pleine à l'écart. Elle émit quelques puissants hennissements ce qui galvanisa l'humeur des loups. Enfin le vaincu agonisa dans un râle puis un glouglou. La bête gisait dans une mare de sang, dévorée vive. Le sang avait giclé un peu partout, maculant arbres et buissons. L'odeur du sang frais se mêlait à la pestilence des entrailles de l'animal. Ce n'était pas que la faim qui menait ces créatures mais la soif de sang. La barrière de l'animalité était franchit pour faire place à la monstruosité.

Le derrière endolori, la tête comme une enclume, Magnas quitta son coma éthylique pour se réveiller en plein cauchemar. Un funeste spectacle s'offrait à elle. Sa monture était couchée sur le flanc, le ventre béant et la gorge éventrée. Les loups s'agglutinaient autour de leur festin, le museau jusqu'aux oreilles rougis par le sang. A l'exception d'un grand gris assit sur le vaincu et dominant les autres. Magnas se ramassa sur elle-même comme pour camoufler sa présence. Sa main glissa le long de son côté. Horreur, son glaive avait disparu ! Dans son impudente mésaventure à l'auberge elle avait oublié ses affaires. Son voyage en Cimmérie tournait définitivement mal. Dévorée par les loups, les wargen comme on les appelle dans la région. Finalement son destin la rattrapait et rétablirait bientôt le sort auquel elle avait échappé jadis.

L'impression d'avoir déjà vécu cette situation. Le Mazzeru-Selkup, l'épreuve des loups. Après avoir erré trois jours elle avait trouvé le territoire des loups. L'observation et l'effacement de toute trace de son passage lui avait prit un temps considérable. Tôt ou tard ils l'auraient flairé et de chasseuse elle serait devenu proie. La première rencontre s'était produite par hasard. Elle était tombée nez à nez avec une louve et ses louveteaux près d'un ruisseau. L'animal avait aussitôt déployé son intimidation à travers un long feulement et une gueule ornée de crocs. La queue entre ses pattes, les oreilles plaquées et des yeux dardant de haine, l'animal avait été prêt à bondir. Mais il ne le fit pas. Magnas avait eut la chance ce jour là d'échapper à la mort. Les jours qui avaient suivit elle s'était posté à l'affût pour observer la louve et ses rejetons boire au ruisseau. Puis elle avait révélé sa présence à bonne distance. L'habitude s'était installé progressivement entre l'animal et Magnas lors du "rituel" quotidien de la soif au ruisseau. Quoi qu'il en aurait été elle n'avait pas eut le choix. S'affaiblissant de jour en jour elle n'aurait jamais pu lutter contre un animal si vigoureux. L'habitude avait cédé à un climat de confiance le jour où elle avait suivi l'animal et s'était invité au banquet d'une charogne. La jeunesse et la faim poussaient sa témérité toujours plus loin. Elle avait observé le comportement de l'animal, ses postures, ses regards, ses grognements et avait tenté de les imiter. C'est ainsi, à quatre pattes et en imitant les grognements qu'elle s'était offert un dîner avec les loups. A partir de ce moment ils l'avaient toléré. Trouver l'antre de la louve avait été long et difficile. Un étroit couloir s'enfonçait dans un bosquet de buissons touffus et menait à la tanière. Magnas avait récupéré une côte sur une carcasse qu'elle avait taillé et poli sur les galets du ruisseau. Grâce à l'os elle avait pu se tailler une javeline.
Une nuit de pleine lune, alors que les hurlements de la meute s'étaient fait lointain, elle était partie à la rencontre de son destin. Le tunnel s'enfonçait en pente dans le sol pour déboucher sur un espace circulaire entre sol et racines d'un vieil arbre. Les louveteaux n'avaient fait aucun bruit mais avaient senti sa présence. Après une approche timide qui s'était soldée par des grognements elle s'y était employée à pleines mains. Elle s'était rapidement extirpée du trou. Les louveteaux braillaient et mordaient. Il lui fallait faire vite. Elle leur avait attaché les pattes et cloué leur clapier de la même façon. Puis les avait porté à l'épaule, un devant et un derrière, comme un vulgaire sac. Elle avait empoigné sa javeline et s'était mise promptement en route. Son bagage était plus pesant qu'elle ne l'avait cru et gigotait. La deuxième rencontre n'avait plus été le fruit du hasard. La louve l'attendait près du ruisseau alors qu'elle empruntait le chemin du retour. Cette fois-ci l'affrontement avait été inévitable mais les rôles étaient inversés. Magnas devait défendre son butin contre l'animal. C'est campé sur ses jambes, la javeline brandie vers l'animal que l'affrontement avait débuté. Elle provoquait l'animal par des coups nerveux dans sa direction. L'animal lui grognait rageusement et feulait tout en essayant de la contourner. Elle connaissait trop bien cette situation pour se laisser déborder. La javeline provoquait de plus en plus près l'animal. Finalement c'était lui qui avait lancé la première attaque. Après avoir fixé la pointe de l'arme il avait lancé une feinte pour se précipiter vivement sous la garde et attraper une de ses jambes. Elle était tombée à la renverse par surprise et douleur. Elle avait lâché son arme, inutile pour un combat rapproché, et brandissait son os affûté. L'animal écumait et cherchait sa gorge pour porter le coup de grâce. Mais un bras s'était interposé. La mâchoire s'abattait dessus avec la même rage. Elle frappait deux fois l'animal au flanc qui lâchait prise pour hurler. Le troisième coup avait atteint la gorge. L'animal s'écroulait en se vidant de son sang.
Le retour avait été long et éprouvant. Des blessures qui cicatrisaient males, les louveteaux mals en point, la nécessité de chasser et le pire restait à venir. Elle l'avait comprit, depuis deux la meute la pourchassait. L'odeur du sang, les traces qu'elle ne prenait plus la peine de masquer et son butin qui réclamait de l'attention les mèneraient à elle. La troisième rencontre s'était produite sur le territoire des Loups Gris. La meute l'avait rattrapé et encerclé en terrain découvert. L'affrontement était sans issue. Il n'y avait plus d'espoir pour elle jusqu'à ce qu'un des louveteaux s'était mit à brailler. Alors l'attitude de la meute avait changé. Les oreilles et les museaux s'étaient dressés, les babines étaient retombées sur les crocs. Elle avait dénoué les entraves du braillard pour le laisser rejoindre les siens. Le cercle s'était deserré et les loups se retiraient. Ce jour là elle avait regagné son clan, une peau de louve et un louveteau sur le dos.

Mais aujourd'hui son destin la rattrapait pour lui rejouer une situation cruelle. Elle n'était plus perdu dans ses pensées mais le regard figé dans celui du loup dominant la carcasse. Imprudence, magnétisme ou signe du destin, un bras de fer du regard s'engagea. Les yeux dans les yeux, les pupilles lupines rétractées face à celles de Magnas trahissant sa peur. Le loup rompit le duel le premier en poussant un jappement. Aussitôt ses compagnons dressèrent la tête et les oreilles. Magnas dû soutenir non plus un regard mais deux, puis trois et bientôt ce fut un concert de grognements.
Le Grand-Gris bondit de la carcasse. Magnas bondit dans la nuit, le souffle nerveux, les oreilles dressées et les narines dilatées. Sa course devint hésitante. La végétation lui giflait le visage et bruissait de tous côtés. Les grognements la talonnaient et bientôt les hurlements reprirent. Sa course se termina dans une clairière baignée de rayons lunaires. Au milieu se dressait un grand arbre aux branches tombantes et noueuses. Le salut pour magnas ou bien l'assurance de ne pas être dévorée dans l'immédiat. Les branches furent comme une main tenue à son secours. L'escalade fut aisée, les branches larges et nombreuses. Elle grimpa à bonne hauteur, de façon qu'elle eut une vue sur le ciel étoilé.
Les loups tournaient déjà autour du vieil arbre, rugissants d'impuissance. Le ballet des mécontents céda la place au concerto des patients. Des plaintes lugubres s'élevèrent de la clairière. Le coeur de Magnas se serra, une douzaine de wargen, noirs comme la nuit se tenaient en contrebas. Ainsi qu'un treizième, gris comme un jour de pluie. L'arbre semblait s'associer lui aussi au concert. Le tronc et les branches craquaient comme un vieux plancher. Et une odeur pestilentielle s'en dégageait. D'énormes rameaux pendaient aux branches et les faisaient ployer. Une observation attentive lui révéla que ce n'était pas des rameaux mais des pendus dont le poids et le léger balancement faisaient craquer sinistrement l'arbre. Ainsi le concerto avait trouvé son macabre auditoire. Et bientôt elle le rejoindra si les wargen ne perdent patience pensa Magnas.
Son regard quitta alors le destin qui semblait lui être promit pour s'élever vers le ciel. La lune ronde faisait écho de sa blancheur aux Monts Eiglophiens. Ben Morgh se dressait au-dessus du monde et semblait luire tout autant. Qu'aurait fait un autochtone en pareille situation? Comment aurait réagit un cimmérien ? Magnas fixait Ben Morgh, la demeure de Crom dit-on. Dieu de la colère que vénèrent les cimmériens, juché au sommet de sa montagne il fait tonner le ciel et tomber la foudre. Ses colères connues de toute l'Hyboria septentrionale et les tempêtes qu'il déchaîne terrorisent toute la Cimmérie. Un cimmérien doit vénérer Crom pour qu'il lui apporte aide et protection pensa t'elle. Elle pria donc Crom de lui venir en aide. De faire gronder le ciel et claquer la foudre pour disperser les wargen. Mais le ciel resta muet. La brume descendait toujours des montagnes, recouvrant peu à peu vallées et forêts. Tout espoir quitta Magnas, lasse et résignée sur son sort, elle s'assoupit.

Le vent balayait une plaine glaciale et poussait tout dans une seule direction. Tirée ou poussée, elle ne savait pas, seule ses jambes connaissaient le parcours. Du zéphyr elle émergea, dressée au milieu de la plaine, l'aiguille de pierre. Une impression familière. Comme si elle avait déjà vécu ce moment et qu'elle le connaissait, depuis toujours, au plus profond d'elle. Mais quoi, elle ne le savait pas. Elle se rapprochait inexorablement de l'étrange monument non plus poussée par les éléments mais attirée. Son corps ressentait une évidence, une vérité mais elle ne la voyait pas. Et elle ressenti le besoin de savoir, de s'abandonner à une curiosité dévorante.
Le vent sifflait mélodieusement. Les vieilles pierres semblaient tinter à son passage. L'aiguille de pierre semblait être en harmonie parfaite au milieu de ce paysage. L'élément primordial sans quoi il n'existerait pas. Elle n'était plus qu'à quelques pas. Elles ne faisaient plus qu'une. Deux pièces d'un même ensemble se réunissant. Elle tendit sa main et la posa sur la pierre nue. La foudre jaillit du ciel dans un craquement terrifiant.

- *Craaac !*, la branche et son invitée se fracassèrent sur le sol dans un craquement qui parut assourdissant.
Magnas peina à retrouver ses esprits. Dans quel état était t'elle ? En plein rêve ou bien en pleine réalité ? La pénombre était toujours là. Il faisait terriblement froid et elle ne sentait plus ses pieds nus. Des arbres, une forêt et de petits feux tout autour. Elle commença à réaliser la situation en voyant les débris de bois éparpillés au sol et l'animal malchanceux qui avait amorti sa chute. A son visage ahuri répondait la surprise des loups. Certains qui étaient couchés se dressaient péniblement sur leurs pattes. D'autres s'ébrouaient. Bientôt tous les regards furent fixés sur elle. L'assemblée lupine s'était levée pour montrer son contentement. Les grognements s'élevèrent aussi. D'abord timides et clairsemés puis croissants et accompagnés de grondements. Magnas fit de même. Elle se mit à quatre pattes. Le séant en l'air, la tête dans les épaules, les babines retroussées dévoilant ses modestes crocs.
- « Grrr-Ahgrrr. »
La confrontation avait débuté. Les protagonistes se fixaient intensément. Chacun essayant de faire plier la volonté de son adversaire du regard. Chacun cherchant la position qui lui donnerait l'avantage sur son ennemi. Le premier qui fléchirait, perdrait l'initiative. Magnas n'était pas à son avantage, elle devait affronter une douzaine de regards qui la dévorait déjà des yeux. Soudain elle sentit un souffle, une humidité remonter entre ses jambes, fait inhabituel. Elle ne put masquer sa surprise. L'espace d'un instant son regard se perdit au-delà de la frondaison des arbres. Au-delà, Ben Morgh brillait toujours comme une seconde lune. Un hurlement s'éleva comme une plainte glaciale.
Magnas attrapa deux bris de bois et esquiva le premier warg. Son bras retomba comme une enclume pour terminer sa chute dans un coup sourd. L'autre craqua sur le museau du second warg. Un demi tour et elle se trouvait face aux agresseurs suivants. Un warg gris à la truffe humide et un gros warg noir encore plus humide si l'on jugeait à l'écume qui bavait de sa gueule. Les deux morceaux de bois s'entrechoquèrent en émettant un son sec. La volonté des deux bêtes fléchit. Après un court instant d'hésitation le gros noir s'élança pour refermer sa mâchoire sur un des bouts de bois que tenait Magnas. Il ne lâchait pas prise et tentait de l'entraîner à terre. L'autre bois, plus acéré, s'abattit sur la gorge de la bête, perforant profondément les chairs. Un flot de sang jaillit. L'animal hurla et sa rage écumante se fit sanglante. Le warg gris lui battit en retraite. Alors un hurlement rauque, bestial, retentit dans son dos. Le cercle de loups se desserra. Le hurlement retentit à nouveau, plus fort, plus proche quelque part dans la forêt. Quelque chose venait, les wargen l'avait senti et l'attendaient.

Un frisson parcouru la forêt. Les fourrés bruissèrent. La nuit devenait pesante. La brume descendue des montagnes envahissait peu à peu la forêt. Alors qu'elle rampait déjà dans la clairière, il apparut. Ses yeux jaunes perçaient l'obscurité. Son souffle rauque, ni humain ni animal remplaçait désormais le silence nocturne. La meute s'était tut et attendait le dénouement. La bête sortit de l'ombre. Une caricature de warg. Un spécimen dégénéré. Son allure était même assez proche de celle d'un sanglier que d'un loup. Son dos proéminent lui donnait un aspect maladroit. Une crinière rousse encadrait sa gueule d'où pendait une énorme langue qu'il avait du mal à rétracter. Des crocs irréguliers et improbables garnissaient une mâchoire massive et écrasée. Ce n'était pas une bête mais un monstre né d'une sorcellerie ou d'une union contre-nature pensa Magnas.
Il se dirigea lentement vers elle en dodelinant de la tête. Son regard ne la quittait pas. Un regard malicieux qui révélait une forme d'intelligence. Un frisson parcoura son échine. Elle se sentit transpercée par ce regard et une impression pourtant familière l'envahit. Des grognements saccadés venus des tréfonds du monstre fusèrent à l'attention de Magnas. Il lui semblait qui lançait un défi dans son langage bestial. Le monstre gratta le sol de sa patte avant. Magnas remarqua pour la première fois que les membres massifs de la bête se terminaient par des griffes. Il émit un souffle rauque et s'élança. Elle tenta de mettre ses bouts de bois en opposition mais le choc fut si violent qu'elle fut projetée en arrière. Pendant un instant elle perdit son souffle et ses sens. Le monstre revint bientôt à la charge. Magnas peina à se mettre debout. La mâchoire du monstre claqua et ses griffes fendirent l'air. Elle se jeta de justesse de côté mais atterrit violemment contre le vieil arbre. Elle était fatiguée, son dos endolori et son bras lacéré jusqu'à l'épaule. L'arbre grinçait plus que jamais.
Magnas s'appuya contre l'arbre pour se redresser. C'était la fin, elle le sentait. L'adversaire était trop fort. Lui éructa un rugissement, crocs écumants avant de bondir à nouveau. Un craquement sinistre tomba alors du ciel. Un corps s'abattit avec un fracas métallique entre les belligérants. Le monstre fut stoppé dans son élan. Une branche venait de céder et un corps, dans un stade de décomposition avancé, de dégringoler. Désormais un nuage de brume s'élevait du fracas de la chute. Le cadavre n'avait plus de tête. Mais la chaîne qui lui servait de gibet gisait encore au sol. Magnas s'en saisit rapidement avant que la brume ne recouvre à nouveau le sol. Le vieil arbre à présent élagué laissait place à un ciel d'une rare clarté. Le fracas avait laissé place au souffle rauque du monstre et au tintement de la chaîne. Il s'avança par dessus la dépouille. Par deux fois la chaîne claqua. La troisième fois il l'a reçut sur le museau en laissant échapper un grognement de surprise. La brume était redescendue, la silhouette de son adversaire se fit plus distincte. Magnas tentait de camper fermement sur ses jambes. La tassette lui remontait sur les cuisses et le corsage de sa tunique béait impudiquement. Un pied en arrière sur lequel elle jouait de tout son poids, l'autre en avant à l'assaut, le torse de côté prêt à esquiver et le visage face à son adversaire. La chaîne qu'elle maniait des deux mains allait d'avant en arrière, sondant la nuit. Lui était envahit de colère, ses griffes labouraient le sol d'où se mêlait le sang pissant de sa truffe encore plus informe. Il se mit en boule, contractant ses muscles autant qu'il put. La chaîne se balançait toujours d'avant en arrière. C'est le moment qu'il choisit pour s'élancer par dessus l'obstacle et bondir à la gorge de son adversaire. Magnas fit un nouveau pas de côté esquivant l'attaque. La chaîne fendit l'air et s'écrasa sur la gueule du monstre, laissant une vilaine blessure. Lui rugit, de rage, de douleur et du goût du sang. Son propre sang. La chaîne siffla encore. Cette fois-ci le coup fut moins précis et il put s'en saisir. Il la serra tant qu'il put de ses mâchoires. Ses griffes labourèrent le sol. A présent c'est lui qui campait fermement sur ses pattes. La chaîne se tendit. Les anneaux crissèrent. Magnas se sentit tirée vers l'avant. Elle céda inexorablement du terrain. Ses bras tendus vers l'avant son dos s'arrondi. Elle s'arc-boutait de ce qu'il lui restait de force pour retenir son instrument. Il tira violemment sa proie. Magnas ne put réprimer un cri de surprise lorsque la chaîne lui échappa des mains et qu'elle vint à tomber face contre terre. Lui grogna à son tour. L'autre bout de la chaîne venait de lui revenir en pleine gueule, cinglant une nouvelle fois ses blessures.
Au-dessus d'eux la nuit se fit plus claire. La brume s'évaporait lentement. Magnas leva le nez et se hissa. Lui se battait rageusement avec l'instrument de son supplice qui entravait ses mouvements. Elle, se précipita sur une extrémité de la chaîne pour s'en saisir. Lui gronda plus fort, piétinant et claquant de la mâchoire. Magnas l'esquiva à nouveau et courut se réfugier dans le vieil arbre. Elle tirait sur la chaîne mais il était plus fort. Elle l'enroula alors autour d'une grosse branche qui paraissait encore solide et tira encore plus fort. C'était le statu quo entre elle et lui. Alors elle enroula son instrument autour de sa taille et sauta de son perchoir. La chaîne crissa sèchement puis tinta harmonieusement. Lui sentit ses membres se dérober et l'instrument l'étreindre très fort. Ses pattes battirent le sol et il ne put réprimer un sifflement lorsqu'elle quittèrent terre. Magnas atterrit au pied de l'arbre dans un cri de douleur. Le choc avait été violent. Elle chancela, peina à mettre un pied devant l'autre. Lui battait l'air furieusement. Sa langue, gonflée, pendait outrancièrement. Magnas attrapa son instrument des deux mains et tira encore. Lui ne sentait plus son corps pourtant si puissant quelques instants plus tôt. Ses mouvements devinrent plus lents. La chaîne cliqueta lentement. A chaque chaînon qui en recouvrait un autre suivait le son sec de l'étreinte. Magnas fit le tour du vieil arbre et la noua tant qu'elle put. Lui avait fini de haleter. Il était vaincu.

Il fixait intensément son bourreau. Elle le regardait dans les yeux. Elle semblait le connaître depuis toujours. Une rare sensation familière au milieu d'une contrée sauvage et inconnue. Un instant elle regretta cette issue fatale. Lui expira son dernier souffle, prit au piège de l'arbre comme les autres. Elle tourna les talons. La meute avait disparu. Seul le Grand-Gris qui l'observait de ses yeux aux oreilles dressées. L'arbre grinça. Un son métallique s'ensuivit. Magnas jeta un regard par-dessus son épaule. Le monstre ne pendait plus à sa chaîne. A sa place se balançait le corps tuméfié d'un jeune garçon, la tignasse rousse, le visage ensanglanté. Magnas le reconnu que trop bien. Le hasard ou le destin s'était finalement chargé de lui faire tenir sa promesse.

Elle avança d'un pas lourd. Le loup gris détala. La nuit avait disparu lorsqu'elle sortit du bois. L'aurore se levait à l'horizon d'une plaine herbeuse. Au lointain planaient déjà quelques fumées.

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Old 7th July 2010, 12:09     Paerindal is offline   #4
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UN BOUC QUI JACASSE

Ambiance

La vallée s'étendait immense, de collines et de pentes, entre forêt et montagnes. Un ciel gris pesait sur une terre qui fumait ses dernières brumes matinales. Magnas dévalait et grimpait, pente après pente. Parfois regardant en arrière, qui de la forêt ou de sa crainte s'éloignait la plus. Quelques fumerolles noires à l'est annonçaient déjà d'autres aventures. A mesure qu'elle s'en approchait, la végétation se faisait plus rare, plus sèche. Et le sol plus vierge. parfois la roche nue apparaissant sur plusieurs mètres, formant un chemin sinueux. Magnas se retourna une nouvelle fois, lançant son bras à l'avant dans un geste autoritaire. L'espace d'un instant on eut pu croire qu'elle rejetait la vue de la forêt. De dégoût ou pestant son infortune. Mais il n'en était rien bien que ce fut son état d'esprit. Sur le sommet d'une butte se dressait un loup de grande taille. Son pelage gris se fondant parfaitement avec ciel et terre cimmériens. Elle ramassa un caillou et le lança en direction de l'animal. Lui ne branchait pas et restait assis, contemplatif. la situation se répétait plusieurs fois au cours de sa route mais elle abandonnait finalement la surveillance de ses arrières pour se concentrer sur sa destination. Une fumée qui s'élevait sur l'autre versant d'une colline.

Les environs embaumaient d'une végétation odorante. Elle s'attendait à l'odeur âcre de bois et d'herbes brûlants mais l'odeur semblait plus agréable. A tel point qu'elle en soupirait de ses entrailles. Progressant à pas de loup entre buissons secs et rocaille elle découvrit bien vite l'objet de sa curiosité. Quelqu'un ou quelque chose s'affairait autour d'un feu de camp, grognant quelque chose qu'elle ne comprenait pas. Elle apercevait ses doigts dépassant de son habit. Parfois jetant des herbes sèches dans le feu, d'autres fois dans un pot léché par les flammes. Elle s'approcha furtivement de l'homme qui lui faisait dos. Il portait une pèlerine en peau de loup et une calotte de fourrure où étaient nouées deux cornes. magnas fut prise d'un doute. Les légendes sur le nord racontaient fréquemment des créatures mi-hommes mi-bêtes faisant le malheur des voyageurs qui s'égaraient en chemin. Elle ramassa un guise d'arme et entama une approche prudente. *Grrmmblbll*, fit son ventre. L'Homme se retourna d'un bond. Car c'était bien un homme ou du moins ses traits étaient plus humains qu'animal.

- « Trollgâsh ! », cria t'il, interloqué. « Toi démon, toi partir ! Moi puiiissant sorcier ».
L'Homme agitait un grand bâton, épais et noeud à son extrémité. Des signes étaient peints sur son visage et ses mains. Et des osselets pendaient comme des chapelets de bijoux barbares de ses habits. Chaque fois qu'il agitait son bâton ses parements émettaient de curieux sons.

Magnas bredouilla sans conviction quelque chose d'à peine compréhensible.
- « Moi pas démon, moi voyageuse égarée. »

- « Regarde toi. Pas de chausses. pas de manteau. Toi yeux rouges. Toi démon ! ».
C'est à ce moment qu'un curieux bruit se fit entendre. Un souffle ou une respiration peut-être. Magnas écarquilla les yeux mais finalement ne put réprimer un fou-rire. Un gros loup gris fourrait son museau dans le pot et d'une patte tentait maladroitement de le pousser de l'âtre.
- « Aaah, wargâsh ! », cria de nouveau L'Homme.
- « Toi venue avec démons de la forêt. Moi entendre démons chanter toute la nuit. Toi démon ! »

*Grroamblblll*
Magnas ne contrôlait plus ses entrailles.
- « Pardon », dit elle instinctivement, sans trop savoir pourquoi elle répondait en pareille situation.

Les traits de L'Homme se détendirent et il se mit à rire franchement. Il lui fit signe de s'approcher et l'invita à s'installer près de son feu. Puis marmonnant quelques mots inintelligibles, donna un coup de son bâton dans le flanc de l'animal. Le loup grogna mais ne lâcha pas prise. L'Homme jura quelque chose à l'encontre de l'animal et, comme par miracle, il lacha prise pour s'éloigner, qu'à quelques mètres. L'Homme se remit à touiller sa mixture et proposa à nouveau son invitée à s'asseoir. Magnas s'approcha avec méfiance et se risqua à parler la première.
- « Qu'est-ce que c'est ? », dit-elle simplement.
- « Ca cawa de champignons. Très bon. » lui répondit-il.
- « C'est quoi ? » insista-elle.
- « Champignons, moutons... autre choses. » lui dit-il en riant bêtement.

L'Homme plongea un godet dans la mixture et lui tendit.
- « Bois. »

Elle hésita un moment sous le regard insistant de L'Homme. Puis leva le godet à ses lèvres. Le liquide épais s'écoulait dans sa gorge pendant que L'Homme grognait sa satisfaction. Au début la sensation fut celle d'un parfum suave puis le goût s'imposa. Enfin les épices conclurent ce tour des saveurs avec force. Magnas suffoqua un moment. Son teint reprit immédiatement des couleurs et ne put s'empêcher de tousser ce qui provoqua l'hilarité de L'Homme. Lui ne s'encombrait pas de de manières. Il plongeait le godet dans la gamelle et buvait d'une traite. Puis riait de bon coeur. La situation commençait à lui plaire. Elle desserrait son premier sourire à L'Homme. Ce qui le fit rire de plus belle. Elle se sentait bien, apaisée. Au deuxième godet une sensation étrange l'envahit. Ce qui la fit rire. Elle sentait sa tête flotter et la tirer vers les hauteurs. La lassitude qui l'habitait jusqu'alors disparut et ses bras lourds comme du plomb commençaient à s'électriser. Des picotements descendaient de son échine jusqu'au bout de ses doigts. Au troisième godet les vertiges l'envahissaient. Mais rien désormais n'arrêtait sa joie et son irrésistible besoin de rire. De rire de cet endroit où elle se trouvait, de rire de son hôte qui riait d'elle tout autant. De rire du loup qui les observait la langue pendante, de rire des montagnes et du vent. Tout devenait prétexte à rire. L'Homme rompit cette gaieté en sortant un pipeau d'os de ses frusques pour le porter à ses lèvres. Magnas y trouva un nouveau prétexte à rire. mais très vite la mélopée lui fit esquisser un sourire béat et la mit dans un état contemplatif. Le rythme s'emballa et le son se fit plus aigu. La mélodie s'accéléra et devint frénétique. Magnas eut l'envie de s'agiter. De secouer ses bras et ses jambes. Mais son corps restait lui aussi hypnotisé par le son de l'instrument. La mélodie cessa brutalement et L'Homme éclata de rire.

Plus tard, tandis qu'ils cheminaient entre steppe et collines, Magnas apprit que L'Homme était un pâtre. Il lui narra les légendes locales; l'oeil perçant de l'aigle, l'endurance de l'ours, la ruse du loup et la persévérance du castor. Ils firent chemin ensemble menant le troupeau de moutons jusqu'à ce qu'ils arrivent en vue d'un village. Une rivière des montagnes septentrionales s'écoulait vivement jusqu'à former un petit lac où elle ralentissait sa course. Là, des hommes et des femmes s'étaient installés au bord de l'eau, pêchant et exploitant le bois. Pourtant la région n'était plus celle que Magnas avait traversé quelques lieux auparavant. Les sols étaient cahoteux et nus bien souvent. Les arbres étaient rares, la végétation sèche et broussailleuse. Le paysage était presque aussi gris que le ciel.

Le pâtre rassemblait son troupeau et profitait du déclin du jour pour faire une ultime halte. Il s'asseyait sur un gros caillou en se frottant les mains. Puis tirait une courte baguette de bois brunie, renflée à une extrémité. Il plongea une main dans une des bourses qui pendait à sa ceinture et bourra sa pipe avec une substance mystérieuse. Magnas s'asseyait, croisant ses jambes et contemplait les gestes méticuleux et rapides du pâtre. En quelques coups de silex il fit naître une flamme pour nourrir sa pipe. Une odeur musquée se dégagea rapidement tandis que ses yeux se fendirent en biseaux au milieu de son visage. Il téta son instrument comme un saoulard tète une coupe de vin puis recracha deux longues bouffées blanche. L'odeur piquait le nez de Magnas mais en même temps elle en avait très envie. Son appétit aiguisé, elle en voulait aussi. Le pâtre le devinait. Il lui tendit la pipe et elle n'hésita pas à l'engloutir. Elle la mâchonnait en tirant de grandes bouffées. Ses narines se pinçaient et se dilataient dans un rythme soutenu. Elle cracha plusieurs bouffées de manières désordonnées jusqu'à la limite. Accrochée à l'objet de son plaisir elle s'étouffa de sa trop grande faim et cracha les bouffées de trop dans une toux aussi inattendue que brutale. Son buste se plia en deux tandis qu'elle s'agitait en soubresauts. Lui n'avait pu s'empêcher de ricaner à tant de passion et d'imprudence. Mais très vite il fut coupé par une vision inattendue. Nul n'aurait pu dire ce qui changea son regard en deux yeux ronds comme des perles géantes des Barachas. Nul n'aurait su si ce fut le galbe de jambes dénudés, celui de la naissance de cuisses dévoilées, de hanches qu'un corps arqué faisaient rebondir, du ballotement d'un corsage trop court découvrant des formes jumelles et généreuses. Ou d'une autre chose surprenante et inattendue.

Il sortit son pipeau d'os sculpté et le mit à la bouche. Quelques sons s'en échappèrent puis il se mit à chantonner un air mélancolique.
- « Je me souviens;
Les forêts ténébreuses,
Masquant les pentes des sombres collines;
L'éternelle voûte de plomb des nuages gris;
Les eaux opaques des rivières,
S'écoulant sans bruit;
Et les vents solitaire qui mugissaient
Le long des défilés... »
*

Il chantonna des choses inintelligibles quelques instants puis cessa, reprenant un comportement plus volubile.
- « Ce soir je dois me rendre au village », dit-il en pointant son instrument vers l'est.
- « Garderas-tu mes brebis ? »
Magnas acquiesça machinalement bien qu'elle n'ait jamais dirigé autant de bêtes.
- « Lykke til », lui lança t'il en lui tendant sa flûte d'une main et tirant sa pipe, que Magnas avait peine à lâcher, de l'autre main.

Il se leva et s'éloigna d'un pas nonchalant, reprenant sa chanson en agitant les bras, non sans faire tinter ses parements d'os d'un accompagnement musical et barbare. magnas le regardait s'éloigner. Bientôt il ne fut qu'une tache sur le chemin cahoteux. Elle ne le savait pas encore mais elle ne le reverrait plus.

Le crépuscule tombait et l'air se faisait frais. Elle décidait de bivouaquer sur les hauteurs d'une colline. Au son du pipeau elle menait le troupeau bêlant jusqu'en haut. Le sommet offrait une étendue plane, comme une fracture rompant l'ascension de sa courbe. Le paysage était semblable. Rien ne s'élevait au-delà du reste. Comme si les dieux s'étaient évertués à étêter tout ce qui aurait pu rivaliser. Seule l'ombre des montagnes eiglophiennes au Nord surplombait la plaine du Lacheish. Ce qui singularisait la colline qu'avait choisit Magnas étaient les vieilles pierres qui s'empilaient à son sommet. Vestiges d'un lointain passé ou d'une civilisation oubliée. Un peu plus loin se dressaient en arc de cercle d'antiques statues. Elles représentaient toutes la même créature dressée dans différentes postures et expressions. Des yeux énormes et menaçants, un long museau duquel jaillissaient d'énormes crocs et une langue tendue jusqu'à la démesure. Chacune d'elles épousaient le roc sur lequel elles avaient été taillées. Leurs membres terminés par des griffes lui rappelaient les terrifiants lions qui ornaient les portes de Tarente-la-vieille. Mais d'une allure plus canine et d'une expression perverse. la plupart d'entre elles étaient en piteux état. Certaines renversées et brisées. D'autres usées par le temps.
Le troupeau étant rassemblé, Magnas s'affairait à naître un feu de ses deux silex et de quelques herbes sèches qui poussaient abondamment dans les environs. La chaleur de ce feu n'était qu'un réconfort passager. Bientôt la fraicheur se fit sèche et mordante. la faim s'imposa elle aussi. Elle s'adossait à une statue, scrutant la nuit comme un voyageur scruterait l'horizon. Les moutons étaient calmes. Le ciel brumeux comme à l'accoutumée d'où filtrait la présence d'une lune oblongue. Des lambeaux de nuages nocturnes cachaient mals des étoiles qui criblaient le ciel cimmérien. Au-dessous la nuit régnait. Mais pas encore assez pour que Magnas ignora les statues qui lui semblait converger leur regard sur elle. Si la roche des environs ne reflétait que l'obscurité, celle dans laquelle étaient taillées les créatures conservait sa teinte vert-de-gris. Elle se sentait mal à l'aise. Elle regretta un instant s'être attardée à cet endroit. Mais bien vite elle chassait ses doutes de son esprit et haussait les épaules en guise de désapprobation à ces pensées fugaces. Elle souffla alors un air de flûte pour se changer les idées. Mais très vite la lassitude l'étreignit. Les paupières se firent lourdes, les bras tombèrent et le sommeil l'emporta...

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Old 7th July 2010, 12:12     Paerindal is offline   #5
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Ambiance

D'un bout à l'autre de l'horizon il n'y avait aucun signe de vie. Uniquement l'étendue vertigineuse d'un désert de pierres nues. Elle était là, seul atome de vie parmi la désolation. Pas même un vautour ne planait dans le ciel, pas de point noir dans l'immensité céleste. L'aiguille de pierre, palpitante et bleuissante comme une créature à l'agonie. elle n'était plus dressée fièrement au milieu de nulle part mais penchée, affaissée, comme vaincu par un combat long et épuisant. Sa surface n'était plus lisse mais parsemée d'aspérités. Après quelques instants d'observation ces saillies révélèrent un alignement dans une sorte de régularité ayant sa propre logique. Peu à peu l'évidence s'imposa telle qu'elle était inscrite sur la pierre. L'aiguille de pierre était criblée d'une écriture que Magnas ne pouvait lire. Pourtant chaque signe lui semblait familier mais nul sens s'en dégageait. Toujours mut par un lien inconnu elle s'en approcha et y posa sa main dans toute sa longueur. Puis de son autre main parcourut la surface nue de la pierre, palpant et immisçant ses doigts dans des gravures cunéiformes. L'attraction était telle que son corps tout entier se plaqua contre la roche. Nulle sensation de fraicheur mais un désir ardent d'étreindre. Désir qui entra bien vite en action. Les bras tirèrent, les jambes poussèrent pour la hisser sur l'objet de sa convoitise. Elle progressa en terrain pentu. Arquant son corps pour repousser sans cesse les lois de la gravité. Enfin, après une escalade haletante elle arriva au bout. D'une hauteur surplombant toutes les autres elle ne percevait qu'une voûte de nuages gris, la morne perspective de collines et d'arbres maussades et le vent mugissant. Un air de déjà-vue, quelque chose de familier et puis un long vertige.

Elle se réveilla en sueur. La lune avait percé le manteau gris recouvrant le ciel, illuminant les ruines et leurs occupants. Les dernières braise d'un feu rougeoyaient dans l'âtre. Tout lui semblait flou et vaciller. Les statues luisaient d'un éclat étrange. Leurs yeux scintillaient malicieusement et leur langue dardait de façon obscène. Puis vint une grande douleur. Son crâne lui semblait prêt à se rompre. Une migraine l'étreignait comme jamais. Son regard se perdait dans le troupeau. Chaque bête se blottissait sur sa voisine, formant une masse compacte. Magnas restait adossée, contemplant la masse uniforme des bêtes, luttant contre la douleur. Ce qui obnubilait son regard c'était ce mouton aux yeux fauves et grands ouverts. Elle se frotta les yeux pour mieux se réveiller de cette fièvre et inspira une grande bouffée d'air frais. Sa vue s'éclaircit. La nuit lui semblait claire et les ombres diminuer. Son regard se posa à nouveau sur son repère. Dans la masse du troupeau émergeait un grand bouc au pelage sombre d'où émergeait deux cornes d'ébènes s'enroulant autour d'elles-mêmes telles des serpents. Deux grands yeux jaunes aux pupilles fauves tranchaient au milieu de ce tableau. Elle se hissait sur ses jambes dans l'idée d'examiner de près l'animal mais quelque chose de tout à fait inattendue l'empêcha de terminer son geste. Une voix chevrotante retentit dans la nuit.

- « Ne bouge pas. »
Magnas hésita. Se demandant si elle ne rêvait pas encore. Elle se leva promptement mais là encore la voix retentit.
- « Ne bouge pas. Si tu bouges je m'en vais. »
Elle fouilla à nouveau la nuit mais à l'exception des statues antiques et du bouc nocturne elle ne vit rien d'exceptionnel.
- « Souhaiterrrais-tu savoirrr' qui je suis ? »
Elle jura que l'animal qui l'observait était l'origine de ces mots. Elle crut même distinguer un sourire ou quelque rictus de contentement sur le faciès de la bête. Ou peut être même de l'amusement.
- « Si tu arrrives à m'attrrraper je te dirrrai et plus encorrr'. Mais tu n'en serrras pas capable. »

Au début la proposition lui parut saugrenue. Mais les pointes de dédain et de défi l'avaient piqué au vif. Quelque mauvaise chose sonnait dans les mots qu'elle avait entendu et sans qu'elle ne sût pourquoi son amour propre fut entaillé. Elle ne répondit pas mais tenta de ruser l'animal polyglotte qui lui souriait de toutes ses dents. Elle fléchissait les jambes pour se rasseoir mais avant de basculer ses fesses en arrière elle bondit en avant. Les mains tendues, prêtes à saisir, elle se jeta sur la bête. Mais à sa grande stupéfaction elle ne saisit rien. Une onde parcourut le troupeau et la voix réapparut.
- « Rrraté ! »

Magnas poussa un juron et d'humeur mauvaise donna une claque à la bête qui lui barrait la vue. Très vite elle se releva, son instinct de chasseuse reprenant le dessus. Du regard elle pouvait suivre le parcours du rusé animal en lisant le mouvement des moutons à son passage. L'onde cessa. Magnas avait perdu sa trace mais elle devina qu'il se cachait quelque part au milieu du troupeau. Elle rusa à nouveau et entreprit une chasse furtive. A quatre pattes elle entrait dans le peloton. Scrutant minutieusement chaque bête sur son passage elle progressait en cercle, s'approchant chaque fois un peu plus du coeur du troupeau. Chaque animal dérangé bousculait son voisin qui lui renvoyait la pareille. Bientôt les premiers « mêlements » désapprobateurs s'élevèrent. Magnas parvint au coeur de l'assemblée « mêlante » prête à en découdre avec la première paire de cornes qui se présenterait. Mais l'unité du troupeau se rompit à son grand étonnement. Parmi les piétinements elle entendit quelque chose de plus fort. Puis ce fut l'impact et elle culbuta jusqu'à se retrouver sur le dos. Elle perdait ses repères. Le sens du dessus de celui du dessous, le devant du derrière ainsi que son centre de gravité. Le choc avait été violent. Elle ne sentait plus ses jambes et ses reins ne répondaient plus. Elle peinait à reprendre son souffle quand la voix résonna une nouvelle fois dans la nuit.

- « Je vais t'aider un peu sinon tu réussirrras même pas à m'apprrrocher. Voici ce que je dis;
Quand la lune est rrronde
Et que le soleil est au zénith
Rrr'garrr'de où le prrremier quarrr'tier
Jadis alorrr' se drrr'ssait. »


La pensée et le fessier épars, Magnas ne comprenait rien à toutes ces énigmes. Lune et soleil, zénith et quartier. Tous ces mots lui semblaient du domaine d'un sage ou d'un druide. Ce qu'elle savait c'était chasser le gibier, se battre et plus que tout songea t'elle, étriper les boucs avec leurs entrailles. Elle termina cette pensée dans un cri de rage. Le troupeau bêla. Les bêtes se blottirent les unes contre les autres en frissonnant. magnas se releva en claudicant. Chaque pas était un nouveau coup de boutoir dans son derrière. Une raillerie qui lui rappelait qu'elle s'était faite prendre par surprise. Tout ce qu'elle souhaitait à présent c'était une vengeance. Plus question de ruse ruse ni d'énigme cette fois-ci. Elle se dirigeait clopinante mais déterminée vers le troupeau. Les bêtes se recroquevillèrent lorsqu'elle en empoigna une pour la repousser brutalement. Elle battit le troupeau comme un champ de coton, se frayant un chemin à la recherche du coupable. Les bêlements se mêlèrent aux jurons. La désapprobation s'éleva dans les deux camps.
- « Mêêêê ! »
- « Mêêêhêêê ! »
- « Mêêêhéhéhé ! Qu'est-ce que tu es en trrrain de fairrr' ? »

Magnas qui manipulait les animaux laineux comme de vulgaires barriques se détourna brusquement de sa tâche pour chercher l'origine de ce qu'elle prit pour une nouvelle raillerie. Elle leva les yeux et vit quelque chose s'agiter au clair de lune. L'impudent animal ou plutôt ce qui semblait en être un était perché sur le reste d'une statue. Ses dents étalées en un large sourire et ses yeux débordants de malice signifiait pour Magnas une hilarité coupable.
- « Qui es-tu ? », se risqua t'elle en desserrant ses dents.
- « Qui ? Qui n'est autrrr' que la forrrme qui rrrésulte de la fonction de qu'est-ce que et ce que je suis c'est un faune», lui répondit-il de la façon la plus naturelle qui soit.
Magnas échappa un grognement. Signe que la réponse ne la satisfaisait guère.

- « J'ai une autrrr' énigme pourrr' toi. Moins drrrôle mais plus facile que l'autre », dit-il avec une pointe de déception.
- « Rêêêhêhêê », lâcha t'il en se raclant la gorge.
Alors il se dressa sur son promontoire et découvrit ce qu'il était. Une créature mi-humaine mi-bouc ou ni l'un ni l'autre. Si la partie supérieure ressemblait vaguement au corps d'un homme, sa tête et ses jambes tiraient leur origine d'un animal ruminant. Deux cornes s'enroulaient de part et d'autre de sa tête de bouc aux mimiques humaines. De ses épaules rondes et tombantes pendaient de longs bras velus et noueux. Tout comme ses membres son torse était recouvert d'une toison de poils bruns. La créature ainsi dressée avait quelque chose de grotesque mais aussi contre nature. Magnas n'eut pas le temps de réfléchir à ce qui avait pu engendrer une telle aberration que la créature déclama avec gravité.

- « En une morrr'ne perrr'spective, colline aprrrès colline,
Pente aprrrès pente, noirrr'cies d'arrr'bres maussades
S'étendait notrrre contrrrée lugubrrre. Et quand un homme grrr'avissait
Un pic déchiqueté et plongeait son rrregarrrd, son oeil assombrrri
Ne rencontrrrait que cette perrr'spective à perrr'te de vue, colline aprrrès colline,
Pente aprrrès pente, et ttoutes masquées comme leurrr' soeurrr'... »
*

Magnas en avait assez. Elle ramassa un caillou et détendant tout son corps, de son fessier douloureux jusqu'au bout de ses doigts décocha un trait en direction de l'orateur. *ch'tok !*
Le caillou n'avait pas encore touché les vieilles pierres que le faune avait quitté son promontoire et disparaissait en lâchant un « rrraté » dans la foulée. Magnas se précipita à la poursuite de la créature. Ainsi s'ensuivit une course folle, dévalant les pentes et sautant par-dessus les talus. Au nord les neiges eiglophiennes fondaient en une multitudes de rus vifs et glacés. Confluant en ruisseaux, les ruisseaux en rivières et tous se jetaient en un lac. C'est à l'endroit où deux ruisseaux se joignaient en une large étendue d'eau bouillonnante que leur course se finit. Le faune atterrit par on ne sait quel moyen sur un promontoire rocheux au milieu de l'étendue d'eau. Magnas s'arrêta sur la berge à bout de souffle. Le faune faisait la moue. Cette course-poursuite semblait le décevoir. C'est en un geste théâtral qu'il mit sa main velue devant sa gueule pour pousser un bâillement démesuré. S'étirant de droite à gauche faisant saillir biceps et pectoraux.
- « Tu es aussi bête que le chien qui rrregarrrde le doigt quand son maîtrrre lui montrrre la lune », déclama t'il.
- « Voici la suite de l'énigme... »

- « C'était une terrr' sinistrrr', qui semblait rrretenirrr'
Tous les vents et les nuages et les songes qui fuient le soleil,
Les brrranches nues frrr'issonnaient dans un vent solitairrr'
Et les forrrêts épaisses noyaient tout de leurrr' obscurrrité,
Que ne savait perrr'cer un rrrarrr' soleil maussade
Rrréduisant les hommes à des ombrrr' spectrrrales;
Terrr' de ténèbrrr' et de prrrofonde nuit. »
*

La lune se reflétait en une forme indistincte sur l'eau agitée. magnas était captivée par cette source lumineuse. Les paroles du faune sonnaient comme un vieil air de flûte, empreintes d'une sagesse primordiale. Elle ne sut pas vraiment pourquoi mais une évidence la parcourut et elle bafouilla quelque chose. Sa migraine revint lui marteler le crâne. La douleur était telle qu'elle chancela et puis sombra.

Elle émergea d'un songe étrange.Transie de froid et ramassée sur elle-même. Elle frotta ses bras nus et massa ses pieds engourdis. Ses pensées s'entrechoquaient. Tous les événements récents lui paraissaient comme un rêve, un mauvais rêve. la brume matinale lui rappela que la Cimmérie n'était pas un songe mais bel et bien une réalité. Une réalité aux frontières ténues.
Elle massa ses jambes nues. Et puis ce froid comme toujours. Ses doigts, ses mains, couverts de sang. Elle leva les yeux. les statues toujours là, aux crocs élimés et aux langues tendues dans une ultime moquerie. Elle se releva et frotta de ses mains son corps assoupi. Nu, elle était nue. Barbouillée de sang de la tête aux pieds. Elle ne se souvenait que d'une migraine lointaine mais nul combat, nulle effusion de sang ni mise à nu. La brume se déchirait lentement, découvrant un ciel maussade et les premiers vestiges d'un champ de ruines.
Une odeur. De sang et d'entrailles. Elle posa sa main sur son médaillon. Quelque chose d'autre pendait entre ses seins. Elle saisit la baguette d'os et la posa sur ses lèvres. La flûte n'émit qu'une longue plainte. La brume se dissipait dégageant la vue sur un paysage encore endormi. Ca et là un vêtement gisait. Un frisson la parcourut. Son visage se figea. Une mare de sang et une scène de carnage se dressait au milieu des ruines. Un troupeau de moutons, décimé, éventrés, arrachés. Actes de sauvagerie, inutiles et inhumains. Tremblante, elle rassembla ses habits. A l'est, en contrebas, s'éveillait un petit village cimmérien. Elle s'enfuit empreinte de confusion et d'un doute grandissant.

Au nord s'étendait une morne perspective, colline après colline, pente après pente. Seule exception se dressant de cette terre de ténèbres et de profonde nuit, un vieil éperon rocheux.


* Cimmérie, Conan le cimmérien

Last edited by Paerindal; 7th July 2010 at 12:39..
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